EN united-kingdom

FR france

actualites

Lettre d’information n°6 – Février 2015

05 Fév 15

Un condensé du premier colloque international sur les périodes antique et médiévale. En avant première, le texte de Pascal Picq sur "l'Homo Sapiens et la mer".

lettre6_page1Sans titre2Sans titre3Sans titre4Sans titre5

découvertes récentes de la paléoanthropologie, de la préhistoire et de la génétique renversent toutes nos conceptions de l’aventure humaine, les terres australes ayant été conquises par voies maritimes avant les terres septentrionales par voies terrestres. Un renversement complet de perspective, à l’image de ces mappemondes renversées si prisées des habitants de l’hémisphère sud pour provoquer l’arrogance des peuples de l’hémisphère nord. 

 

Il y a 2.500 ans, l’Archonte ou Amiral Carthaginois Hannon guide une grande flotte par-delà les Colonnes d’Hercule (Gibraltar). Sa mission vise à renforcer les comptoirs installés précédemment par les phéniciens sur les côtes orientales de l’Afrique jusqu’au Sénégal actuel, puis de pousser les explorations plus au sud. Avant de faire demi-tour dans le Golfe de Guinée, il décrit la rencontre avec des femmes et des hommes velus que les interprètes appellent « Gorillai ». Les Gorillai s’effrayent, se défendent en jetant des pierres et se débattent à coups de dents. Les mâles s’enfuient. Les hommes d’Hannon tuent trois femelles et en rapportent seulement les peaux. Celles-ci seront offertes au temple de Baal de Carthage avant de disparaître dans le saccage des Romains.

 

S’agit-il du gorille ? Ce magnifique grand singe sera redécouvert – par les occidentaux - au milieu de XIXe siècle et nommé Gorilli en hommage au voyage d’Hannon. Selon l’expression du grand Thomas Huxley, ami de Charles Darwin, c’est ainsi que le premier grand singe croisé par des peuples occidentaux a été le dernier identifié.

 

Plus qu’une parabole, le périple d’Hannon illustre combien la découverte des origines et de l’évolution de l’homme s’édifie par des voyages au travers des mers, loin des rives de nos cultures et à la rencontre des diversités humaines et naturelles. Diversités elles-mêmes filles de toutes les dérives génétiques, continentales et marines dont seule notre espèce Homo sapiens en est devenue l’acteur volontaire, à la fois pour son évolution, pour découvrir son évolution et, plus que jamais, pour son avenir sur une Terre qui dépend tant de ses mers nourricières.

 

Et il y a tant  de choses à découvrir sur les hommes et leurs pérégrinations, dormant sous les eaux et au-delà toutes les écritures … embarquement pour l’évolution.

 

 

 

Introduction : Embarquement pour la Terre.

 

Homo sapiens est la seule espèce qui a été capable de s’adapter à tous les écosystèmes de la Terre, du niveau des mers aux plus hautes altitudes, sous toutes les longitudes et presque toutes les latitudes « habitables ». Pour en arriver là, ses populations ont franchi des mers et des océans. Seul l’Antarctique et quelques îles perdues ont échappé à une expansion biogéographique jamais réalisée par  une autre espèce, même humaine (cf. Pascal Picq De Darwin à Lévi-Strauss : l’Homme et la Diversité en Danger Odile Jacob 2013). Quelles sont les sirènes de l’évolution  qui ont attiré les hommes par-delà les horizons ? 

 

Le genre humain ou Homo se caractérise par une adaptabilité associant une grande taille corporelle, une physiologie endurante, un cerveau développé et des inventions technologiques associant des outils, le feu et la construction d’habitats qui, depuis deux millions d’années, lui permettent de s’affranchir du monde des arbres et de se disperser à pied à partir de l’Afrique en Europe et en Asie. Les plus ancienne traces d’arrivée des hommes en Eurasie se trouvent à Dmanisi, en Géorgie, dans le corridor séparant la Mer Noire de la Mer Capsienne. Pour comprendre cette particularité adaptative, il faut  revenir sur les grandes étapes de l’évolution des singes et des grands singes. Dans cette première partie, on voit comment les différentes lignées se sont séparées, ont prospéré et parfois disparu au gré des dérives des continents avec la formation et les fragmentations des océans et des mers au cours de l’ère tertiaire.  La tectonique des plaques se joue des terres émergées qui emportent les espèces dans des dérives génétiques et phylogénétiques. Les singes n’ont guère le pied marin. Ils dépendent des forêts dont les phases d’expansion et de régression au cours des âges géologiques et des périodes glaciaires conditionnent leurs habitats géographiques. A cet égard, leur sort n’est pas très différent de celui des autres lignées de mammifères terrestres, les océans et les mers restant infranchissables.  Et pourtant, des singes d’origine africaine arrivent à s’implanter en Amérique du Sud alors isolée de tous les autres continents. Il y a plus de trente millions d’années, un super radeau transportant des singes et, comme pour toute embarcation de fortune les inévitables rongeurs et leurs parasites, accoste en Amérique latine. Pendant ce temps, une autre histoire se joue avec les lémuriens de Madagascar protégés de l’expansionnisme des singes grâce au canal du Mozambique. Car dès qu’ils le peuvent, et tant qu’il y a des arbres, les singes s’imposent comme les seigneurs des canopées. Alors quand la mer Téthys se retire du Proche-Orient pour ne laisser que la Méditerranée, ils franchissent la Mer Rouge et occupent les zones forestières du sud de l’Eurasie. C’est dans ce contexte qu’apparaît la lignée humaine en Afrique alors que sa famille des grands singes est en plein naufrage.

 

Dans une deuxième partie, on suit l’expansion du genre Homo sur l’Ancien Monde. Cette expression n’a rien à voir avec les mondes perdus de la paléontologie de Conan Doyle à Jurassic Park. Elle se réfère au monde connu de l’occident avant la découverte des Amériques par Christophe Colombes, donc l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Cet Ancien Monde est aussi celui des hommes préhistoriques pendant deux millions d’années, avant que notre espèce Homo sapiens aille par –delà les horizons et atteignent la pluralité des Nouveaux Mondes. Plusieurs espèces humaines cohabitent et se succèdent au cours de cette longue période. Mais aucune ne franchit des bras de mer vers des terres hors de portée de vue. Les plus anciennes preuves de traversée remontent à environ 800.000 ans quand une poignée d’Homo erectus accoste sur l’île de Florès où ils sont rejoints par des stégodons, des éléphants aujourd’hui disparus. Hommes et stégodons suivent une évolution vers le nanisme insulaire. Et surtout, ils sont les premiers mammifères depuis des dizaines de millions d’année à franchir la Ligne de Wallace séparant les aires biogéographiques des mammifères placentaires à l’est de celle de mammifères marsupiaux à l’ouest.

 

Puis nouvelle ère anthropologique commence avec notre espèce Homo sapiens. Entre 100.000 ans et 40.000 ans, des populations parties d’Afrique migrent à pied vers le nord où elles rencontrent les Néandertaliens.  Cependant,  les grandes îles de la Méditerranée connaissent plusieurs incursions et, par-delà Gibraltar, ce sont les Canaries et, peut-être, les Açores. Mais un plus grand mouvement se fait vers l’est et le long des côtes méridionales des océans Indiens et du Pacifique. En fait, des populations d’Homo sapiens parties d’Afrique arrivent en bateau en Australie, et peut-être en Amérique, avant de s’implanter fermement à pied en Europe.  Homo sapiens vit le long des côtes, navigue et se lance plus loin que là où porte son regard et de sa propre volonté. Pourquoi ? La paléoanthropologie, comme toute science, ne peut pas répondre à cette question. Mais elle commence à découvrir comment en levant le voile sur un aspect longtemps ignoré et unique de notre espèce qui, en quelques dizaines de millénaires, conquière les terres et les mers jusqu’à façonner sa propre ère géologique : embarquement pour l’Anthropocène.

 

 

 

 

Première partie

Des singes, des continents et des radeaux

 

I-1/ Des primates et des eaux.

 

Au début de l’ère tertiaire, les primates accentuent leur ascension évolutive dans le monde des arbres. Ils sautent de branches en canopées dans les forêts d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Nord. Parmi eux, la grande lignée des singes (simiens) dont un des plus lointains représentant connu serait  Ida ou Darwinius masillae du site de Messel en Allemagne, décrit en 2009. Vers 45 Ma (millions d’années), les lignées de simiens se diversifient en Afrique, en Asie et une partie de l’Europe. Désormais, l’ouverture de l’Atlantique Nord interdit tout passage par voie terrestre. Les primates d’Amérique du Nord poursuivre leur évolution avant de s’éteindre sans descendance à la fin de l’Eocène.

 

La rivalité s’intensifie dans les forêts d’Afrique et d’Asie. Les autres primates ne trouvent leur salut que dans le monde  de la nuit et en évitant la concurrence avec les singes. Les ancêtres des lémuriens actuels de Madagascar franchissent le canal du Mozambique vers 50 Ma en passant d’île en île avant de s’installer et de prospérer sur la grande île rouge. Bien qu’ils l’ignorent, leur chance a été que les singes ne prennent pas le même chemin. Leur malheur ne viendra pas de l’ouest, mais de l’arrivée par l’est, tels des navigateurs de l’Apocalypse, des premières populations humaines originaires de l’Océan Indien il y a à peine 2 .000 ans. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’île de Madagascar – appelée parfois le huitième continent ; la plus grande île après Bornéo et le Groenland - a été la dernière grande région du monde occupée par notre espèce.

 

La Terre subit un refroidissent majeur à la limite Eocène/Oligocène (33 Ma). On évoque plusieurs facteurs comme l’impact de plusieurs météorites (sujet à la mode), un volcanisme important (banalement terrestre et si catastrophique) et la première grande glaciation de l’ère tertiaire associée à la formation de la calotte polaire antarctique. Le niveau des océans baisse considérablement avec de grandes extinctions parmi les espèces marines. Les paléontologues appellent cet épisode la Grande Coupure avec pour conséquence une chute de plus de dix degrés de la température moyenne de la Terre.  Les immenses forêts de l’Eocène se rétractent sur  la bande des tropiques. Cela conduit à  l’extinction des primates d’Amérique du Nord tandis que ceux d’Eurasie régressent dans ses franges les plus méridionales. La suite de notre histoire se poursuit en Afrique, avec deux groupes de singes dits anatomiquement modernes car à l’origine et proches des singes actuels, les catarhiniens ou singes à « narines  rapprochées » vivant actuellement dans l’Ancien Monde (Afrique, Europe, Asie) dont nous faisons partie et ceux d’Amérique du Sud et centrale appelés platyrhiniens ou « à narines écartées ». Car les ancêtres des singes du Nouveau Monde viennent d’Afrique ! Comment sont-ils passés ? Précisons que les dénominations Ancien Monde et Nouveau Monde se réfèrent au voyage de Christophe Colomb avec ses lourdes caravelles. Il ignorait que des singes avaient traversé l’Atlantique sud sur des radeaux 35 millions d’années avant lui.

 

Le plus ancien fossile de singe platyrhinien se nomme Branisella boliviana, daté de 33 Ma. Il a été trouvé en Bolivie, très loin des côtes, ce qui veut dire qu’il n’est pas le plus ancien singe de cette région ; à moins d’imaginer une improbable Arche de Noé s’étant échouée sur les monts des Andes. Au cours de l’ère tertiaire, l’Amérique du Sud s’est détachée de l’Antarctique et dérive vers l’Amérique du Nord qu’elle rejoint vers 5 millions d’années. On ne connaît pas de fossile de singe parmi les primates d’Amérique du Nord et, par ailleurs, la traversée semble peu envisageable entre les deux sous-continents américains séparés par un puissant courant entre les océans Atlantique et Pacifique. (Si Ferdinand de Lesseps avait su …) Une autre possibilité serait un passage d’île en île du sud de l’Afrique australe via l’Antarctique et la partie  méridionale de l’Amérique du Sud. Seulement, on ne connaît pas de singe fossile évoquant Branisella dans cette partie de l’Afrique, aucun en Antarctique pour des raisons évidentes et pas plus du côté de la Terre de Feu ou de la Patagonie. En plus, étant très inféodés au monde des arbres, les singes vivent principalement dans des régions forestières chaudes, ce qui ne les incite pas à aller rechercher un passage du Sud-Ouest (si Vasco de Gama avait su …). Un autre chemin, celui emprunté bien plus tard par Christophe Colomb, part des côtes occidentales de l’Afrique via les Açores et les Caraïbes. De telles migrations dites des « sauts de puces », selon la stratégie du Général Mc Arthur pendant la guerre du Pacifique, est envisageable en raison d’un abaissement considérable du niveau des mers, comme pendant toute période glaciaire. Cependant, on n’a pas de fossile témoignant de cette route. Alors,  il ne reste que le radeau !

 

Cette hypothèse s’appuie sur le concept de vicariance. Si deux espèces ou deux lignées se distinguent comme les plus proches en termes de parenté, cela signifie qu’elles partagent un dernier ancêtre commun exclusif qui, forcément, vivait dans une région géographique précise. C’est comme cela, par exemple, que Charles Darwin fit l’hypothèse que nos origines devaient être africaines en raison de notre étroite parenté évolutive avec les chimpanzés ; et notre lignée apparaît bien en Afrique. Revenons à nos singes américains. Les fossiles les plus proches des Platyrrhiniens, à la fois par les caractères et dans le temps, se trouvent en Afrique orientale, comme dans le grand gisement paléontologique du Fayoum, au pied des pyramides de Gizeh. La géologie, hélas, n’offre pas de site près des côtes occidentales de l’Afrique. Cependant, comme de nos jours, des populations de singes devaient s’égayer dans les forêts africaines de l’Oligocène de part et d’autre de l’équateur. A partir de là, et comme on a pu l’observer de nos jours, des individus ont été embarqués malgré eux sur des grand radeaux faits d’entrelacs de tronc d’arbres et de branches. Les embouchures des grands fleuves sont bordées de fausses berges végétales très épaisses fréquentées par les animaux et il n’est pas rare qu’à la suite d’une tempête de grands morceaux partent à la dérive.

 

Un tel scénario n’a rien d’abracadabrant. Car les singes ne sont pas les seuls à avoir fait partie du voyage. Les espèces actuelles les plus proches des rongeurs sud-américains, comme les cochons d’Inde et le gros capybaras,  se trouvent aussi en Afrique. Et il en va de même pour leurs parasites qui, quant à eux, avaient leurs hôtes comme radeaux … Enfin, à cette époque la distance entre les côtes africaines et sud-américaines étaient beaucoup moins importantes qu’aujourd’hui et, selon les reconstitutions des géologues, avec de puissants courants favorables à cette migration par voie maritime. Ainsi voguent les ancêtres des singes d’Amérique du sud qui se lancent à la conquête de l’immense océan végétal vert de l’Amazonie.

 

I-2/ Téthys et la planète des singes

 

Retour en Afrique. Pendant que les singes sud-américains se diversifient, il en va de même pour les singes africains (catarhiniens) à l’Oligocène (34 à 23 Ma) et au cours de la période suivante, le Miocène (23 à 5,3 Ma).  C’est l’âge d’or des hominoïdes, la super famille des grands singes actuels (homme, gorille, chimpanzés et orang-outans). Au cours de cette période, les paléontologues décrivent une centaine de genres et d’espèces de toutes les tailles corporelles, entre quelques kilogrammes et une centaine de kilogrammes. Nos ancêtres occupent presque toutes les niches écologiques depuis le sol jusqu’au faîte des arbres. Ils sont les seigneurs des forêts.

 

L’émersion du Moyen-Orient vers 19 millions d’années, et jusque-là sous les eaux de la Téthys, profite aux hominoïdes. Ils font leur « traversée de la Mer Rouge » et se répandent sur les régions méridionales de l’Eurasie. Ainsi commence  le temps de la planète des (grands) singes ou des hominoïdes, même si elle se limite à l’Afrique, l’Europe et l’Asie. La diversité de notre superfamille atteint son apogée autour du 10 Millions d’années avant de se précipiter dans un déclin dont il ne reste que les quelques grands singes actuels, dont l’homme.

 

Dans sa poussée vers le nord, l’Afrique provoque la formation des chaînes de montagnes pyrénéennes et alpines. Puis un basculement l’amène à fermer le détroit de Gibraltar vers 6 millions d’années. La méditerranée s’assèche. Cette mer au milieu des terres est un bassin déficitaire : il s’évapore plus d’eau sous les rayons du soleil que n’en apportent tous les fleuves et toutes les rivières. L’océan Atlantique la maintient à flot. La rupture de ce courant provoque le quasi-assèchement du bassin méditerranéen avec des conséquences écologiques considérables. La flamboyante lignée des grands singes européens s’éteint.

 

Il est possible que certains groupes aient migré vers l’Asie, comme pour les ancêtres des gibbons. Il est possible aussi que d’autres soient repartis vers l’Afrique, via Gibraltar ou la région punique entre le sud de l’Italie, la Sicile et la Tunisie. Il y a aussi un chemin par le Proche-Orient (la mer Noire n’existe pas à cette époque et donc pas de Bosphore.)  De nombreux paléoanthropologues pensent que de grands hominoïdes européens ont migré vers l’Afrique soit depuis l’Espagne, l’Italie ou la Grèce via la Turquie et le Proche-Orient avant de donner souche au tronc commun des lignées des chimpanzés et des hommes actuels. C’est l’hypothèse dite du « ticket aller-retour » ; l’aller pour la sortie d’Afrique il y a 19 Ma et le retour avant 6 Ma, ce qui est proche de la séparation entre les ancêtres des chimpanzés et des hommes.

 

Quoi qu’il en soit, les hominoïdes européens disparaissent. Puis, c’est au tour des hominoïdes asiatiques de connaître un déclin inéluctable. Deux facteurs y concourent, les glaciations qui imposent une alternance de plus en plus sévère des phases d’expansions et de régressions des forêts et la montée en puissance des singes à queue ou Cercopithécoïdes, et tous particulièrement les macaques. Au fil des millions d’années, la diversité des hominoïdes asiatiques – dont des espèces de très grandes taille comme les singes géants ou Gigantopithecus ; autrement dit le célèbre Yetis disparu il y a à peine 150.000 ans – régresse comme peau de chagrin (la peau de chagrin est de la peau de roussette ou requin utilisée par les ébénistes). Aujourd’hui, ne survivent que les dernières populations d’orang-outang de Sumatra et de Bornéo. Sauvés un temps par la montée des mers depuis la fin de la dernière glaciation … avant que n’arrivent des hommes de plus en plus envahissants.

 

Cette histoire évolutive des grands singes hominoïdes, groupe auquel nous appartenons, reste mal connue ou, plus exactement, mal perçue. Pourquoi ? D’abord, il s’agit de notre superfamille et nous n’apprécions guère que celle-ci fasse naufrage devant l’expansion de ces pirates des canopées que sont les babouins et de macaques longtemps considérés comme plus archaïques. Ensuite, la disparition des grands singes et des singes du continent européen marque profondément les représentations des relations entre l’homme et les autres espèces. Depuis Aristote, la pensée occidentale s’appuie sur l’échelle naturelle des espèces – la scala naturae -  avec l’homme debout sur des deux jambes alors que tous les autres animaux sauvages et domestiques se tiennent à quatre pattes. Le seul animal ayant l’outrecuidance de marcher debout est l’ours, ce que la théologie lui fera cher payer au Moyen Age. Alors quand les premiers grands singes débarquent en Europe au XVIIIe siècle, c’est un choc anthropologique (pour l’Occident). Une image sans cesse reprise par le cinéma illustre ce bouleversement, celle du navire fantôme qui arrive dans la brume et s’échoue avant de libérer un passager apocalyptique comme le navire du vampire Nosferatu (Fredrich Murmau 1922) ou celui du T-rex de Jurassic Park : Le Monde perdu (Steven Spielberg 1997). Ces fictions s’inspirent de la fascinante histoire du gorille dont des spécimens avaient été embarqués sur la côte occidentale de l’Afrique et expédiés vers Boston, Londres et Paris et qu’on retrouve dans les films King Kong de Merian Cooper et Ernest Schoedsack  de 1933 et de Peter Jackson2005. Tout commence par une traversée que ce soit pour la quête des paradis ou des mondes perdus.

 

 

 

 

Deuxième partie

Des Mers et des Hommes

 

Dans ce grand tableau du déclin général des hominoïdes confrontés à la marée montante des singes cercopithécoïdes, seule notre famille africaine des hominidés résiste et avec un beau succès. Bien qu’on ne sache pas grand-chose de ce qui se passe en Afrique avant 7 Ma en raison d’un registre fossile restreint, on voit se dessiner plusieurs branches avec  Ardipithecus d’Ethiopie proche de la lignée des chimpanzés (paninés), Orrorin du Kenya avec une position encore indéterminée et Toumaï du Tchad aux confins de la lignée humaine (homininés).  Ces fossiles ont été mis au jour récemment et on est loin de connaître l’ampleur de notre diversité passée vers la fin du Miocène. On l’a déjà dit, on ignore ce qui se passe avant ces fossiles en Afrique, tout comme on ne sait pas grand-chose de l’évolution qui mène aux gorilles et aux chimpanzés et certainement d’autres lignées à découvrir. En fait, seule la lignée strictement humaine se dévoile au fil des découvertes.

 

Nous entrons dans la période suivante appelée Pliocène (5,5 à 1,8 Ma). Nous sommes toujours en Afrique devenue la terre des australopithèques. Pas moins de cinq espèces décrites à ce jour se répartissant sur un grand arc géographique du Tchad à l’Afrique Australe en passant par l’Afrique Orientale. Au fait, savez-vous pourquoi on collecte autant de fossiles de notre famille en Afrique de l’Est ? Les vallées du grand Rift, là où se trouvent les grands lacs et de grands fleuves comme le Nil, l’Omo et l’Okavango, se situent au cœur d’une vaste région d’effondrement correspondant à un océan en formation. Les forces tectoniques déchirent les terres et donnent accès à des couches géologiques anciennes riches en fossiles.

 

Ainsi, tout allait pour le mieux dans le monde de Lucy et de ses congénères avant qu’un évènement tectonique et maritime majeur ne vienne bouleverser le climat avec l’arrivée des âges de glace. La jonction des deux continents américains et l’émersion d’isthme de Panama rompt la relation entre les océans Atlantique et Pacifique. Le Golf Stream se forme et s’en va apporter de la chaleur le long des côtes de l’Europe avant de s’abîmer dans les mers arctiques. Ce faisant, il plonge emportant du sel et de la chaleur, provoquant un refroidissement et la formation de la calotte polaire arctique. C’est le début des âges glaciaires.

 

Les australopithèques sont loin d’imaginer les aléas de la grande circulation thermohaline qui brasse  les océans et dont le Gulf Stream est une des branches. Ces événements imposent un climat globalement plus sec en Afrique. Les savanes gagnent du terrain et les régions forestières où vivent les australopithèques se fragmentent, laissant la place à un paysage en mosaïque avec un couvert végétal dense près des lacs et des fleuves et de plus en plus clairsemé loin des rives. Nos ancêtres australopithèques se scindent en deux grands groupes, les uns se spécialisant vers un régime alimentaire incluant plus de nourritures végétales coriaces (tubercules, noix, légumineuses …) qu’on appelle les Paranthropes ; les autres, les premiers hommes, accentuant leur alimentation carnée par la chasse et le charognage. C’est le principe de divergence écologique. Hélas, les Paranthropes finissent par disparaître face à la double concurrence avec les babouins en pleine expansion et l’emprise de plus en plus forte des premiers hommes sur les écosystèmes cf. Pascal Picq Au Commencement était l’Homme Odile Jacob 2003).

 

 

 

II-1/ La première marée humaine

 

Les premiers représentants avérés du genre Homo se nomment Homo erectus. Il se distingue comme le seul grand singe capable de s’affranchir du monde des arbres. Tout concourt son succès : un cerveau plus développé, le langage, une stature imposante, une physiologie de la marche et de la course très performantes, des outils plus diversifiés et bientôt le feu. Ils sont à peine apparus en Afrique qu’on les retrouve à Dmanisi, un site de Géorgie daté de 1,8 Ma, dans le Corridor de la Mer Noire aux portes de l’Europe et de l’Asie.

 

Au fil des centaines de millénaires, l’Ancien Monde avance de plus en plus vers la planète des hommes. Cependant, on dispose de trop peu de fossiles pour suivre les migrations de ces populations d’Homo erectus. Les variations des niveaux des mers n’affectent pas ou peu leurs déplacements sur les continents tels que nous les connaissons aujourd’hui. Mais elles interviennent aux marges des continents, de vastes régions étant aujourd’hui sous les eaux et dont n’émergent que des îles de toutes les tailles. De façon régulière et intermittente, des populations humaines vivaient entre l’Europe continentale et les « îles britanniques ». A l’autre bout de l’Ancien Monde, elles arpentent  les vastes plaines de la Sunda réunissant les « îles » de la Sonde et, partout ailleurs, sur les plateaux continentaux, notamment sur les côtes méridionales et orientales de l’Afrique et entre quelques îles de la Méditerranée.

 

Au cours des périodes glaciaires, le niveau des mers descend de plus de 100 mètres par rapport à la situation actuelle. Les populations humaines migrent vers le sud poussées par l’expansion  des immenses calottes de glace qui couvrent le nord de l’Europe. Des populations isolées, comme à Java, se retrouvent en contact. Puis, quand arrive un interstade glaciaire, les îles se reforment. Avec le temps, les populations de toutes les espèces connaissent des processus de dérives génétiques. Ces alternances d’isolements et contact façonnent les diversités morphologiques des Homo erectus comme ceux  Java – appelés Pithécanthropes en d’autres temps.

 

Il nous faut bien l’admettre : nous ne savons pas grand-chose des migrations par voies maritimes des différentes espèces d’hommes depuis leur sortie d’Afrique, et pour deux raisons : la première étant qu’on s’est posé la question que très récemment et, la deuxième, que les sites d’occupations pouvant correspondre aux périodes les plus propices pour traverser des plaines dégagées des eaux sont, aujourd’hui, sous les eaux. Cependant, les quelques sites archéologiques connus et se trouvant actuellement près des côtes contiennent peu ou pas de vestiges évoquant l’exploitation de ressources côtières, comme les coquillages.

Les hommes exploitaient les ressources aquatiques mais pas maritimes depuis fort longtemps, comme les Homo habilis d’Afrique se nourrissant de poissons chats piégés dans des mares au cours des saisons sèches et, plus récemment, les hommes de Neandertal en Europe qui attrapaient les saumons au moment du fraie. Les populations de mammifères marins sur les plages et les rochers n’ont certainement pas échappé à l’appétit des hommes préhistoriques, comme le dépeçage d’un grand mammifère marin ou des poissons piégés dans cavité après le retrait de la mer à marée basse. Dans ces quelques cas de figure, c’est la mer qui offre des présents aux hommes et non pas les hommes qui partent en mer pour les quérir.  Hélas, on ne dispose pas de traces archéologiques, noyées dans les profondeurs du temps et des eaux. Sans vouloir limiter les audaces ni les capacités des autres espèces humaines aujourd’hui disparues, comme Neandertal, les hommes ont toujours tiré avantage de leur formidables aptitudes à voyager sur la terre ferme avec leurs grandes jambes et grâce à des capacités d’endurance exceptionnelles.

 

Les plus anciennes implantations d’hommes préhistoriques avérés en Europe se trouvent à l’est (Géorgie, Bulgarie) avant 1,5 million d’années, puis en Espagne (Homo antecessor à Atapuerca), en Italie, en France entre 1,5 et 1 million d’années puis de plus en plus d’implantations vers le nord comme en Angleterre et en Allemagne entre 1 million et 500.000 années. La chronologie des plus anciens peuplements de l’Europe indique une expansion  par  voies de migrations terrestres depuis l’est (Homo georgicus).

 

L’expansion du genre Homo sur l’Asie semble plus ancienne avec des sites archéologiques proches  de 2 millions d’années au Pakistan et en Chine. Il y a donc de fortes chances pour que les hommes soient sortis d’Afrique auparavant, ce qui en fait déjà un genre particulier apte à s’implanter dans des écosystèmes de plus en plus diversifiés au fil des latitudes, des longitudes et des altitudes (cf. Pascal Picq De Darwin à Lévi-Strauss : l’Homme et la Diversité en Danger Odile Jacob 2013).  L’immense Asie est loin d’avoir livré tous ses secrets sur les diversités des espèces d’hommes qui s’y implantèrent, à l’instar de la découverte très récente des hommes de Denisova dans le sud de l’Altaï. En attendant plus de précisons sur les tribulations du genre Homo en Chine et ailleurs, il y a 100.000 ans la carte humaine de l’Ancien Monde se dessine avec des hommes de Neandertal (Homo neanderthalensis) en Europe, une partie de l’Asie occidentale et l’Asie centrale ; des hommes de Denisova au sud de la Altaï ; des Homo erectus très dérivés en Chine ; d’autres à Java ; et nous, les Homos sapiens, en Afrique et une partie de l’Asie occidentales (Proche-Orient, péninsule arabique). Cette humanité plurielle et plurispécifique se dévoile à peine au travers des recherches publiées au début de notre troisième millénaire à peine commencé. Les déplacements de ces populations humaines composées de plusieurs espèces dessinent une mosaïque contrainte par les descentes et les remontées latitudinales des glaciers et les variations associées des niveaux des mers et des océans. L’évolution et l’expansion du genre Homo sur tout l’Ancien Monde pendant 2 million d’années s’est faite à pied, pas toujours à pieds secs, mais en ayant toujours pied. 

 

Puis, en 2003, une découverte retentissante vient bousculer ces convictions terrestres. Vers 800.000 ans, des Homo erectus provenant certainement de la partie orientale Java, arrivent sur la petite île de Florès via les îles de Bali, Lombok, Sumbawa et de Komodo. Or, quel que soit le niveau des mers, impossible de traverser  la Ligne de Wallace à pied sec le détroit d’Alès entre Bali et Lombok. Même les mammifères bons nageurs, comme les cerfs ou les tigres, sont restés cantonnés à l’ouest.

 

Co-inventeur de la sélection naturelle avec Charles Darwin, Russel Wallace mena de nombreuses explorations dans les îles de la Sonde. Il remarqua qu’à l’ouest d’une ligne de démarcation qui porte son nom, on trouve des mammifères placentaires tandis qu’à l’est on a des mammifères marsupiaux. Ces observations font de Wallace le père de la biogéographie (étude des aires de répartition des espèces) et toute la grande zone géographique entre les petites îles de la Sonde et l’Australie s’appelle la Wallacea. Parsemée d’une multitude d’îles, celles-ci persistent même quand le niveau des mers est très bas.

 

Au cours des périodes glaciaires, les iles de Bali, Sumatra et Java sont reliées au continent formant la Sunda. Mais quel que soit la baisse du niveau des mers, il persiste un bras de mer avec un fort courant entre Bali et Lombok, là où passe la ligne de Wallace séparant les grandes et les petites îles de La Sonde. C’est certainement là, entre Bali et Lombok, que l’humanité a franchi, non pas le Rubicon, mais une petite traversée qui marque un grand pas vers sa conquête du monde.

 

II-2/ Les Lilliputiens de Florès.

 

Il y a environ 800.000 ans, des stégodons – lignée d’éléphants aujourd’hui disparue – et des hommes arrivent sur l’île de Florès, par-delà la ligne de Wallace. Les éléphants sont d’excellents nageurs grâce à leur volume et à leur trompe. On ne peut pas en dire autant des hommes. A moins d’imaginer que des Homo erectus aient traversé à dos de stégodons, ils sont passés sur des embarcations. Une fois isolés sur l’île, les stégodons et les hommes dérivent vers le nanisme insulaire ; les premiers devenant un gibier fort prisé des deuxièmes. Qu’est-ce qui les a poussés à entreprendre une traversée d’un vingtaine de kilomètres, donc à portée de vue ? On peut invoquer une éruption volcanique violente obligeant les animaux comme les hommes à trouver un refuge ailleurs. Cependant, les éléphants nagent bien et rien n’interdit une traversée de petits groupes d’Homo erectus inspirés par eux. Dans ce genre d’aventure, le plus difficile est après : comment survivre sur des îles de taille modeste où les systèmes écologiques sont moins riches, ce qui entraîne des phénomènes évolutifs à la fois particuliers et que l’on retrouve dans toutes les îles.

 

Quand des mammifères s’isolent sur une île de taille modeste, et si aucun prédateur n’arrive à s’implanter, ceux de grande taille deviennent des nains et ceux de petite taille des géants. Ce sont respectivement le nanisme et le gigantisme insulaires. Mais ces termes ne sont pas tout à fait appropriés. Le nanisme provient d’un gène qui induit une plus petite taille avec des disproportions entre les différentes parties du corps – notamment des membres courts, comme cet éléphant nain du Sri Lanka décrit récemment dans la médias - alors que le gigantisme due à la régulation des gènes prononce certaines parties du corps par rapport aux autres, avec des exagérations appelées acromégalies. Les relations morphologiques entre la taille corporelle et les différentes parties du corps fait l’objet d’une discipline à part entière qui s’appelle « l’allométrie ». Les phénomènes de nanisme et de gigantisme insulaires étonnent car ils ne ressemblent pas aux allométries courantes, normales ou pathologiques. Les animaux atteignent une taille à l’âge adulte plus petite ou plus grande de façon proportionnelle (homothétique), comme pour les jouets de nos enfants. Ce phénomène a été observé dans toutes les îles, que ce soit en Méditerranée (cerfs de Corse, hippopotames de Chypre, cerf d’Hokaido, derniers mammouths au nord de la Sibérie … actuellement les éléphants nains de Bornéo, menacés).

 

Les petits hommes de Florès (Homo floresiensis) nourrissent de vives controverses depuis leur découverte en 2003. Personne ne conteste  le fait que ce sont des hommes. Cependant, de nombreuses légendes locales évoquent depuis des siècles l’existence dans les forêts de petits hommes qui sortent opportunément des forêts pour piller les villages et repartir discrètement. La polémique porte sur qui étaient les ancêtres de ces Homo floresiensis ? Des Homo erectus arrivés il y a des centaines de milliers d’années ou, plus récemment, des populations d’Homo sapiens – de notre espèce donc -  échoués là il y a quelques dizaines de milliers d’années, car les phénomènes de dérives génétiques sont assez rapides ? Mais il n’y a pas que sur cette île et ces hommes ont « fait Florès » depuis 800.000 ans dans les petites îles de La Sonde orientale comme Sumbawa, Roti et surtout Timor, la plus proche de l’Australie (qui reste hors de vue.)

 

En tout cas, les petits hommes de Florès réveillent bien des légendes, comme celle des Lilliputiens. Leur proportions corporelles diffèrent de celles des Pygmées actuels, dont la taille du cerveau se compare à celle des autres populations d’Homo sapiens et avec des pieds en proportion. Rien de tel chez les Homo floresiensis. Leur stature ne dépasse pas un mètre, leur cerveau est très petit et ils ont de grands pieds, ce qui leur vaut le gentil surnom de « Hobbits » dans la presse anglo-saxonne. Voilà qui rappelle une certaine Lucy, gracile australopithèque des savanes arborées d’Ethiopie âgée de plus de 3 millions d’années. Mais ces étonnants petits habitants de Florès sont bien anatomiquement des femmes et des hommes qui ont disparu il y a seulement 13.000 ans. Pourquoi ? Probablement à la suite d’une éruption volcanique – nous sommes dans les îles de la Sonde – et, plus certainement, après l’arrivée d’Homo sapiens ; la vague humaine ayant été plus exterminatrice que tous les flots de lave.

 

II-3/ Les traversées du Nale Tasih

 

Evidemment, on n’a aucun vestige d’embarcation. Tout ce qui est fabriqué et construit en bois et autres matières végétales disparaît irrémédiablement. Les vestiges conservés les plus anciens datent de la transition entre le Paléolithique et le Néolithique du bassin méditerranéen, environ vers 10.000 ans. Autre problème, l’archéologie des îles n’offre que des sites éloignés des plages et des côtes. Il est évident que des hommes s’installaient là et que la remontée des eaux de plus de 100 mètres a tout enseveli. La paléontologie et l’archéologie sont contraintes par la « taphonomie ». Cette discipline étudie les conditions propices ou néfastes à la conservation de vestiges organiques et culturels. La taphonomie s’avère particulièrement décourageante pour l’archéologie des îles. Heureusement, il y a d’autres approches.

 

 L’archéologie expérimentale consiste à reproduire les gestes et les techniques du passé avec les moyens connus et avérés par l’archéologie : techniques du feu et de tailles des outils, peintures et colorants, construction d’abris, parures, techniques de chasse et de pèche … etc. Après la découverte des sites de Florès, le professeur Robert Bednarik a lancé un grand programme de recherche dans trois domaines : une intense campagne de prospection et de fouilles dans les îles de La Sonde ; des études sur les aptitudes cognitives et culturelles des Homo erectus et des expériences de fabrication de radeaux et de navigation entre îles de La Sonde et vers l’Australie.

 

Depuis la découverte des petits hommes de Florès en 2003, et par-delà toutes les controverses,  les paléoanthropologues ont mis en évidence la présence de stégodons dans les îles assez grandes de La Sonde (Florès, Sumbawa, Roti, Timor …) et d’une dizaine de sites archéologiques, notamment à Timor, dont les datations par diverses méthodes se répartissent entre 850.000 et 750.000 ans. Dans certain sites, on trouve des gros coquillages portant des traces de coups et de feu, ce qui témoigne d’une économie de subsistance incluant des produits de la mer.

 

La deuxième question est celle des motivations et des capacités cognitives pour les servir. Il persiste, hélas, une tradition tenace en paléoanthropologie et préhistoire qui ne voit le génie humain qu’après l’arrivée des Homo sapiens en Europe il y a 40.000 ans. Pour une découverte majeure qui bouscule ces conceptions élitistes qui, au passage, font appel à des mutations génétiques et cognitives aussi soudaines que non testables et improbables, ce sont des dizaines de publications visant à déconstruire ces nouvelles connaissances sur l’ancienneté de caractéristiques postulées propres à l’Homo sapiens européen. Les Néandertaliens subissent continument ce vilain traitement, ce qui est encore pire pour des hommes préhistoriques plus anciens et non européens (cf. Pascal Picq Nouvelle Histoire de l’Homme Perrin 2005). Il est évident que les chercheurs d’Asie orientale, d’Indonésie et d’Australie n’ont pas la même vision du monde, à l’instar de ces planisphères « inversés » sur lesquels les continents de l’hémisphère sud sont représentés en haut et ceux du nord en bas. Les recherches dans les pays de l’hémisphère sud ont, depuis une vingtaine d’années, remis en cause les schémas centrés sur l’Europe (cf. plus bas pour Homo sapiens), notamment le fait que les Homo erectus utilisent le feu, construisent des abris, chassent de façon très efficace, disposent du langage et s’intéressent aux colorants. Ces découvertes ne cessent de confirmer des modes de pensée symboliques, autant de conditions nécessaires pour des sociétés capables de se lancer dans des projets, comme des navigations.

 

Le troisième volet de ces recherches conduit à la construction de radeaux et en des tentatives de traversée. Le projet Nale Tasih 1 lancé en 1996 est un radeau de bambou et de bois échoué d’une vingtaine de mètres et très lourd. C’est un prototype destiné à tester les qualités et les défauts d’un tel radeau au début de l’année 1998. L’expérience acquise aboutit au Nale Tasih 2, un radeau plus court (18 mètres) et plus léger (2,8 tonnes) fait de bambous et de lianes avec un toit servant de protection. Sa construction mobilise huit hommes se servant d’outils de pierre et dure trois mois. Après avoir embarqué des pagaies, de l’eau stockée dans des troncs d’arbres de mangroves, des fruits et des hameçons, l’expédition quitte Timor – Melville Island - en direction de l’Australie en décembre 1998. Treize jours plus tard et après avoir navigué plus de 1000 km, l’équipage accoste en pleine tempête du côté de la ville de Darwin (on ne peut rêver d’un meilleur port). Si le début de la traversée bénéficie d’un temps et de courant cléments, les aléas et les intempéries rattrapent  le radeau. Ses passagers apportent les améliorations nécessaires, faisant de cette embarcation un transport d’une étonnante résistance dans une mer agitée de vagues de plus de cinq mètres. L’archéologie expérimentale exige des personnes motivée et, évidemment, pas « timorées », à l’instar de nos ancêtres.

 

Le voyage du Nale Tasih 2 se faisait vers un but hors de portée de vue et concerne le peuplement de l’Australie par notre espèce Homo sapiens il y a environ 50.000 ans. Pour Homo erectus il y a 800.000 ans, le grand défi était de traverser le détroit de Lombok. Le projet Nale Tasih 3 se révèle bien plus difficile à réaliser, non pas pour la construction du radeau, mais pour la traversée à cause de puissants courants. (On comprend ce qu’est la ligne de Wallace et pourquoi seuls les éléphants ont été capables de passer et pas d’autres espèces de mammifères pourtant bonnes nageuses.) Les traversées les plus courtes ne sont pas les plus aisées. Le Tale Nasih 3 finit par accoster sur une petite île à côté de Lombok.

 

Après le détroit de Lombok, il faut effectuer d’autres traversées pour atteindre Florès entre les îles de Sumbawa et de Komodo et ses charmants varans. C’est le projet Nale Tasih 4 auquel s’est associé le National Geographic. Toutes ces expériences ont réussi, avec tous les aléas imaginables dans ce genre d’aventure, même scientifique. Et cela n’épuise pas d’autres chemins, comme au nord des petites îles de la Sonde depuis les Célèbes (Sulawesi).

 

Ces aventures maritimes des Homo erectus d’orient amènent les archéologues à repenser le peuplement des îles et des régions de la Méditerranée. De l’ile d’Elbe à la Sardaigne ou de certaines îles grecques vers la Crête ou Chypre, les traversées à portée de vue étaient possibles quand le niveau des mers était très bas. De même si on considère les faciès techniques et culturels identiques de part et d’autre du détroit de Gibraltar entre les sites archéologiques du Maghreb et de l’Espagne. Les expériences du Nale Tasih ont été reproduites en 1999 avec des radeaux faits de tiges de cannes à sucre, des fibres de rafia et de la cire. La traversée entre Tanger et les côtes espagnoles s’avère relativement facile et arrive « à bon port ». Et les aventures des Nale Tasih continue d’îles en îles.

 

Dans l’état actuel des connaissances, le peuplement de Florès et des petites îles de La Sonde apporte la preuve des plus anciennes navigations dans le genre Homo il y a plus de 800.000 ans. L’occupation de ces chapelets d’îles à l’extrémité de l’Ancien Monde témoigne de savoirs faires qu’on peut reconstituer par l’archéologie expérimentale. Migration volontaire ou dérive opportuniste d’un groupe d’Homo erectus malgré lui à la suite d’une crise volcanique ? Le fait que l’on trouve des stégodons dans toutes ces îles suppose une curiosité et une stimulation pour les suivre vers d’autres rivages à porter de vue, mais pas forcément aisés à franchir à cause des courants. En tout cas, il y avait des femmes et des hommes, et probablement des enfants, ce qui implique des techniques, des modes de subsistances, des langages et des représentations du monde capables de les transporter vers l’inconnu. Même si les rivages de ces îles étaient plus proches et à portée de vue en raison de la baisse du niveau des mers pendant les âges glaciaires, la traversée de la Ligne de Wallace oblige les paléoanthropologues à changer leur vision sur la complexité  des sociétés de nos ancêtres.

 

Alors que le premier Homo erectus a été découvert à Java en 1898, il a fallu attendre exactement un siècle pour comprendre que l’« homme debout » ne s’est pas contenté d’aller à pied et qu’il a été le premier navigateur aux extrémités occidentale et orientale  de l’ Ancien Monde, aussi loin que son regard pouvait apercevoir d’autres terres.

 

 

 

 

Troisième partie

Homo sapiens prend les mers et la Terre

 

Avant d’embarquer avec les navigations d’Homo sapiens, il y a une réalité qui contraint l’accès aux connaissances puisque le niveau actuel des mers  – pardon de ressasser comme le ressac-  se situe à une centaine de mètres au-dessus de celui des périodes glaciaires. Pendant ces épisodes, les plateaux continentaux s’offraient comme de vastes plaines fertiles propices aux passages et aux installations des hommes préhistoriques et de leurs communautés écologiques. Nous sommes donc pauvres en données archéologiques mais, fort heureusement, les populations humaines se déplacent avec leurs gènes, leurs langues et leurs artéfacts, ce qui permet de reconstituer de plus en plus finement l’histoire du peuplement de la Terre par notre espèce.

 

A titre d’exemple, la grotte dite Cosquer a été révélée par le plongeur Henri Cosquer en 1991 dans les calanques près de Cassis. Parmi les animaux représentés, il y a un pingouin, le seul dans tout l’art préhistorique. Cela nous laisse songeur à l’idée de tant de trésors préhistoriques encore inconnus. Les recherches se multiplient pour repérer les sites archéologiques recouverts par les eaux. C’est d’autant plus important qu’il semble que notre espèce Homo sapiens ait, depuis ses lointaines origines africaines, apprécié les sites littoraux, ce qui l’a amené, au fil du temps et des eaux, à assurer une expansion planétaire comme jamais aucune espèce auparavant, même humaine. Qu’est-ce qui pousse notre espèce à aller par-delà l’horizon et sans y être forcée ? Avant de proposer une hypothèse, partons sur les traces du grand voyage au long cours de l’humanité moderne.

 

III-1/ Sapiens l’africain et les coquillages

 

Tout commence – ou recommence – en Afrique où les fossiles enracinent notre espèce entre 250.000 et 130.000 ans. Ces Homo sapiens dits archaïques se trouvent en Afrique orientale (Ndutu, Bodo, Ngaloba …), en Afrique australe (Kwabe, Florisbad, Saldanha …) et, aussi, au Proche-Orient (Quessem, Zuttiyeh). Un site particulier nous intéresse : celui de Pinnacle Point en Afrique du Sud.  Ses niveaux archéologiques recèlent les plus anciens témoignages d’une économie de subsistance exploitant des mammifères marins (phoques, otaries, cétacés) ainsi que des poissons, parfois de grande taille, des coquillages comme des moules et des escargots de mer. Cette particularité se retrouve ensuite dans des sites plus récents, comme à Blombos. Ces sites ont été mis au jour récemment et, pour les niveaux les plus anciens, correspondent à une période climatique particulièrement sévère et longue (stade isotopique 6 entre 190 .000  et 120.000 ans). Pour l’Afrique, cela se traduit par une extension des déserts et des savanes, repoussant les populations humaines vers les côtes qui se trouvent dégagées à cause d’une forte baisse du niveau des mers.  Ce que les chercheurs nomment l’ « effet de pompe du Sahara » intervient depuis des centaines de milliers d’années au fil de l’évolution du genre Homo. Au cours des périodes humides, cette immense région héberge de grandes étendues d’eau, comme le lac paléo-Tchad, et se couvre de savanes arborées. Puis elle s’assèche au cours des périodes glaciaires, les communautés écologiques se déplacent, se réfugiant sur les régions côtières qui, quant à elles, sont découvertes lors des périodes glaciaires. Les anciennes populations d’Homo sapiens se seraient de plus en plus adaptées à ces changements climatiques et environnementaux. Et à partir de 100.000 ans, l’archéologie met en évidence de plus en plus de sites littoraux et l’exploitation associées des ressources côtières d’Afrique australe, occidentale (Congo) et orientale (Erythrée). 

 

Des paléoanthropologues pensent que les populations humaines traversent  un effondrement démographique au cours du stade isotopique 6, ce qui expliquerait la faible diversité génétique de notre espèce actuelle, comme celle estimée des Néandertaliens en Eurasie. Il est tout à fait vraisemblable que des populations humaines européennes, et  non sapiennes, se soient également adaptées aux ressources maritimes étant acculées sur les rives nord de la méditerranées alors que les glaciers descendent au niveau de l’Angleterre et de l’Allemagne. Quant à l’Asie, on ne dispose d’aucune donnée archéologique susceptible de nous éclairer. En tout cas, de grands changements anthropologiques se mettent en place avec la période interglaciaire qui suit (stade isotopique 5 entre 120.000 et 70.000 ans) avec l’expansion des Néandertaliens vers l’Asie depuis l’Europe et celle des Homo sapiens dits modernes, autrement dit nous, depuis l’Afrique  vers l’Asie. Ainsi, se dessinent deux grandes expansions humaines vers l’est, l’une avec les Néandertaliens au nord de l’Eurasie jusqu’en Sibérie, et une autre le long des côtes méridionales de l’Eurasie avec les hommes modernes.

 

Ces hommes modernes le sont anatomiquement et, surtout, culturellement. Jusqu’à la fin du XXe siècle, on pensait que l’homme moderne dans toutes ses splendeurs apparaissait subitement en Europe avec les hommes dits de Cro-Magnon avec des nouvelles techniques de tailles de la pierre (le Paléolithique supérieur) et une « explosion symbolique » avec l’art pariétal et mobilier. Des découvertes récentes peignent un tableau très différent. En fait, l’homme moderne n’émerge ni anatomiquement ni culturellement en Europe.

 

D’un point de vue paléoanthropologique, les premiers hommes modernes apparaissent entre 190.000 et 160.000 ans en Afrique orientale (Omo Kibish, Herto) pour les plus anciens et vers 100.000 ans au Proche-Orient (Skhul, Qafzeh), puis en Afrique australe (Border Cave, Klasies River) et en Afrique du Nord (Djebel Irhoud). Voilà du côté des squelettes. Mais depuis quelques années, les archéologues mettent en évidence des changements considérables touchant tous les aspects de la vie dans les domaines de l’habitat, des techniques et des expressions symboliques. On évoque  des « grappes d’innovations » qui sont caractéristiques dans grandes avancées dans l’histoire de l’humanité, sauf qu’on n’imaginait pas cela pour des périodes aussi anciennes et en Afrique.

 

Depuis plus de 100.000 ans, les populations d’Homo sapiens d’Afrique et du Proche-Orient partagent le même intérêt pour des colliers et des bracelets de coquillages confectionnés avec deux variétés sélectionnées de Nassarius percées intentionnellement et enduites d’ocre rouge. Ces vestiges proviennent des sites de Pinnacle Point et  Blombos en Afrique du Sud, de Taforalt au Maroc, d’Oued Djebbana en Algérie et de Skhul et Qafzeh en Israël. Tous ces sites datent de 110.000 à 60.000 ans et se situent à moins de 100 kilomètres des côtes pour les époques concernées. Est-ce que ces coquillages témoignent d’un intérêt nouveau des hommes pour les littoraux ? Est-ce que c’est lié à l’exploitation de ressources marines ? On ne pouvait pas réponde à cette question dans le contexte européen, même si l’archéologie décrit des parures sublimes comme la résille en coquillages disposée sur le crâne de la femme de la grotte Grimaldi près de Menton ou encore le plastron de l’enfant de La Madeleine (cf. Pascal Picq (dir.) 100.00 ans de Beauté Gallimard 2005). Les parures connues en Eurasie sont associées aux hommes modernes et sont relativement récentes. Les coquillages utilisés proviennent des côtes, mais aussi des rivières ou de plages anciennes bousculées par la géologie. Il existe une « mode » cosmétique pour les parures de coquillages dont les origines sont bien plus anciennes, ce qui nous ramène en Afrique. Le fait de trouver ces parures de coquillages percés et colorés aux « trois coins » de ce continent, comme dans des sépultures, témoignent de la diffusion rapide de nouvelles conceptions culturelles et symboliques.

 

Les grottes de Pinnacle Point, de Blombos et d’autres indiquent une longue habitude pour  l’exploitation des ressources marines. Là aussi, les archéologues notent un changement dans les gestions des ressources et de l’habitat autour de 120.000 ans. A cela s’ajoutent les plus anciennes trace du traitement thermique de la roche (silcrète) qui permet la taille d’outils fins et délicats. De même, l’ocre a été chauffé pour obtenir une teinte rouge plus flamboyante.  Les innovations se lisent dans tous les domaines d’activités et participent certainement de nouvelles organisation sociales et de représentations qui, même si leurs contenus nous échappent, n’en sont pas moins liées à de nouvelles conceptions du monde. Car ces parures, cette cosmétique à laquelle s’associent les usages encore plus anciens de colorants, affichent des relations sociales et individuelles (ethnies, statut sociaux et sexuels, insigne du pouvoir, valeur d’échanges …) et liées à des cosmogonies, des récits sur les origines et le sens des choses. Cométique et cosmogonie reposent sur la même étymologie : le cosmos. Ainsi, l’homme moderne est d’origine africaine et se construit biologiquement et culturellement entre 190.000 et 100.000 ans avant de partir vers d’autres mondes. Il se dégage une continuité multifactorielle touchant tous les aspects de notre humanité moderne qui transparaît dans une  « civilisation des parures de coquillages » et qui part comme une traînée d’ocre vers les lueurs du soleil levant.

 

 

 

 

III-2/ nouvelles représentations du Monde et vers d’autres mondes

 

Les plus anciennes implantations d’Homo sapiens hors d’Afrique se trouvent, naturellement, au Proche-Orient, comme à Qafzeh daté de 110.000 ans. On connaît aussi d’autres sites archéologiques de cette période appelée le paléolithique moyen, dont des sépultures recelant des Homo sapiens (Skhul) et d’autres de Néandertaliens (Ahmud, Kebara, Dederiyeh, Shanidar …). Les Homo sapiens modernes ont entamé leurs migrations vers le nord très tôt, mais ils sont barrés par les populations néandertaliennes. Quelles étaient leurs relations ? Quelles formes de cohabitation ? Difficile à préciser, surtout sur une période de plus de 50.000 ans et avec aussi peu de données archéologiques. La paléo-génétique nous dit qu’il y a eu des amours –les traces d’Adn chez les Homo sapiens actuels non africains-  et l’archéologie indique des violences, comme la trace de pointe de sagaie sur le bassin du squelette de Kebara.

 

Les hommes anatomiquement modernes ont traversé la Mer Rouge avant 110.000 ans. Mais pouvaient-ils passer par d’autres chemins ? Des découvertes récentes attestent de la présence de populations humaines sur l’île de Chypre  vers 130.000 ans. S’agit-il de Néandertaliens venu du nord de la Méditerranée, d’Homo sapiens arrivé du Sud de la Méditerranée ou les uns et/ou les autres depuis les rives orientales de la Méditerranée ? On n’en sait rien dans l’état actuel des connaissances. Cependant, il y a un fait troublant : la plus ancienne trace paléoanthropologique de la présence d’Homo sapiens  se trouve à Cavallo dans le sud de l’Italie autour de 45.000 ans et en Espagne d’après des vestiges archéologiques attribués à la culture de l’Aurignacien associée à Homo sapiens. Si les plus anciens témoignages de la présence d’Homo sapiens se trouvent en Italie et en Espagne alors qu’ils semblent freinés dans leur progression terrestre du côté de l’Europe de l’Est et du Corridor de la Mer Noire, c’est qu’ils sont passés en bateau.

 

On possède trop peu de données pour établir avec un minimum de précision les voies de migrations des Homo sapiens depuis l’Afrique vers les rives nord de la Méditerranée. Pour l’heure, il n’y a aucune trace de la présence de Neandertal en Afrique et son expansion territoriale la plus méridionale s’arrête au Proche-Orient. Les données de la génétique historique corroborent ce schéma puisqu’il n’existe aucune trace d’Adn néandertalien chez les populations africaines actuelles, alors que toutes les populations non africaines actuelles en sont porteuses. Dans l’état actuel des connaissances, les dernières populations Néandertaliennes habitaient leur ultime refuge dans le sud de la péninsule ibérique (site de Zafarraya), ce qui suppose aucun passage des Homo sapiens depuis le Maroc vers l’Espagne, ni des Néandertaliens dans l’autre sens durant cette période, contrairement à leurs ancêtres Homo erectus.

 

Plus largement, on ne sait pas grand-chose sur les peuplements des grandes îles comme la Sardaigne, la Corse, la Sicile, Malte ou Chypre. Même si les outils en silex présentent des factures qui ne permettent de déterminer des périodes bien définies, il se dégage un consensus très prudent et critique envers tout vestige archéologique antérieur  au Néolithique. Une fois de plus, ces migrations ont du se faire lorsque le niveau de la mer était beaucoup plus bas et rien ne s’oppose à ce que des populations humaines s’y soient installées pour quelques temps et à plusieurs reprises.

 

Et plus à l’ouest encore, par-delà Gibraltar ? Les îles Canaries ont été occupées des milliers d’années avant notre ère et même les Açores. Ces îles auraient inspiré le mythe de l’Atlantide aux auteurs grecs de l’Antiquité. Des gravures découvertes récemment aux Açores suggèrent une présence humaine dès l’Age du Bronze, soit environ 4.000 ans avant JC. Par qui ? On l’ignore. Puis ce furent les phéniciens et l’amiral  Hannon. (Le célèbre Périple d’Hannon rassemblerait en fait plusieurs expéditions).

 

Cependant,  les Canaries interpellent les paléoanthropologues en raison des caractères anatomiques des Guanches, les indigènes de ces îles qui refusèrent de servir les portugais et les espagnols et qui furent exterminés. Les Guanches appartiennent aux peuples paléo-berbères qui occupaient tout le Maghreb. Ils arrivèrent dans les Canaries au cours du Néolithique. Mais étaient-ils les premiers ? Les Guanches étaient des Homo sapiens modernes incontestables, de grande stature, athlétiques et avec un crâne volumineux enfermant un gros cerveau avec, sous le front, des orbites de forme rectangulaires … c’est la description des femmes et des hommes de Cro-Magnon classiques ! En effet, depuis le Néolithique notre taille corporelle comme celle du cerveau ont considérablement diminuée par rapport à nos ancêtres Cro-Magnon de la fin de la Préhistoire. D’autre part, les paléo-berbères continentaux ne présentent pas des caractères « cromagnoïdes » aussi prononcés. Alors, est-ce que les populations de paléo-Berbères attirées par ces îles que l’on voit des côtes du Maroc par temps clair se seraient mélangées avec des populations de Cro-Magnon arrivées là depuis des millénaires ? L’Atlantide aurait été le dernier refuge des derniers vrais hommes de Cro-Magnon ; le dernier Monde perdu atteint sur des embarcations inconnues ; et quand ?

 

Il semble que les Homo sapiens furent barrés au nord par les Néandertaliens fermement installés en Espagne, en Italie et au Proche-Orient. Les hypothèses classiques font intervenir des évènements naturels susceptibles de pousser les populations à migrer. Mais on néglige la propre volonté de femmes et ces hommes à bouger d’eux-mêmes. Si les facteurs associés aux migrations forcées peuvent être identifiés, c’est évidemment plus problématique pour les déplacements volontaires et dont les motivations nous échappent. Dans l’état actuel des connaissances, on peut arguer des deux.

 

La gigantesque éruption du volcan Toba des îles de la Sonde vers 73.000 ans aurait provoqué un long hiver volcanique responsable d’un refroidissement brutal de la température terrestre. Cependant, les conséquences sur l’évolution des populations humaines de différentes espèces coexistant à cette époque se limitent à des corrélations imprécises, comme le fait d’y voir un goulot d’étranglement génétique expliquant la faible diversité de toutes les populations humaines actuelles. Outre le fait que les généticiens datent ce goulot génétique 10.000 ans plus tard, cela ne semble pas avoir affecté les Néandertaliens qui disparaissent entre 30.00 et 20.000 ans. Voilà pour la partie occidentale de l’Ancien monde. Il faut trouver d’autres explications pour les grandes migrations d’Homo sapiens vers l’Orient lointain.

 

III-3/ Vers le Soleil Levant

 

Pendant que les Homo sapiens cohabitent avec les Néandertaliens, d’autres populations traversent la Mer Rouge par son embouchure méridionale du détroit de Bab-el-Manded, traversent la péninsule arabique et arrivent en Australie vers 50.000 ans. Et on retrouve des parures de coquillages, comme sur le site de Riwi en Australie  daté de 40.000 ans. Notre espèce se balade de l’autre côté de la ligne de Wallace avant  s’implanter en Europe. Comment expliquer de telles migrations ?

 

Bien que les données soient ténues, des sites archéologiques découverts récemment témoignent de  déplacement dans la péninsule arabique, comme en terre d’Oman. Puis les sites archéologiques s’égrainent de plus en plus vers l’Est le long des côtes méridionales de l’Eurasie, jusqu’aux îles de la Sonde.  Mais combien de migrations ? Les premières populations d’Homo sapiens asiatiques allèrent rapidement en Asie centrale, d’autres poursuivant vers la Chine, d’autres à nouveau vers le Sud-Est puisqu’on trouve des traces d’Adn de Denisova chez plusieurs populations des océans Indien et Pacifique. Ainsi, et malgré le faible corpus de données paléontologiques, archéologiques et génétiques, les populations d’Homo sapiens se sont rapidement étendues sur l’immense Asie par voies terrestres et maritimes et certainement en suivant les fleuves et les rivières.

 

Les données de la paléo-génétique tendant à identifier une seul vague d’émigration à partir de l’Afrique autour de 60.000 ans. Mais les sites archéologiques attestent d’une expansion plus ancienne puisque des Homo sapiens sont avérés au Djebel Faya d’Oman vers 125.000 ans. Ils franchissent le détroit de Bab-el-Mandel, investissent la péninsule arabique et dépassent le détroit d’Ormuz vers 90.000 ans. Et ils vont vite puisque des Homo sapiens se trouvent en Inde dès 70.000 ans (Jwalapuram), au Laos vers  63.000 ans (Monts Annamites), en Chine dès 110.000 ans (Guangxi, Liujiang, Zhirendong, Zhoukoudian …) et en Mongolie vers 40.000 ans (Ordos).  Même si le statut des plus anciens fossiles rapportés à Homo sapiens restent discutés et discutables, des Homo sapiens se baladent à pied en Asie orientale il y a plus de 70.000 ans. Le mythe d’une unique Arche de Noé partie du Proche-Orient il y a 60.000 ans et cher aux occidentaux devient celui, encore mal connu, de divers courants de migrations, d’abord opportunistes et de plus en plus volontaires, amenant les Homo sapiens à accomplir une grande conquête de l’est avant de pouvoir s’installer en Europe.

 

Les nouvelles données des sites de la péninsule arabique obligent à revoir le scénario de la sortie unique d’Afrique des hordes sapiennes, modèle qualifié « Out of Africa ». Car, s’ils partirent  il y a 60.000 ans depuis les côtes d’Afrique, alors ils allèrent très vite puisqu’ils foulent le sol australien depuis au moins 50.000 ans, ce qui est peu concevable, surtout à pied. Les données de l’archéologie préhistorique et de la paléo-génétiques décrivent au moins deux grands mouvements migratoires : un vers le nord via la vallée du Nil et le Proche-Orient et l’autre plein est via la péninsule arabique et vers l’Australie par voies pédestres et surtout côtières et maritimes.

 

Les études de paléo-génétiques se fondent sur la diffusion de certains types d’ADN. Il y a l’ADNmt ou mitochondrial transmis que par les femmes et celui du chromosome Y qui ne passe que par les hommes. Ces travaux s’accordent assez  bien et on suivra celui des femmes. De l’ADNmt de type L3 se rencontre en Afrique de l’est et donne deux types ou haplotypes dits N et M. Depuis l’Afrique, les populations de type N prirent le chemin terrestre vers le nord, puis le Proche-Orient où ils butent sur les Néandertaliens avant poursuivre vers l’Inde et la Chine. Les populations de type M traversent la péninsule arabique, passent en Inde, le long des îles Adaman, l’Indonésie et, avant 50.000 ans, les terres du Sahul réunissant la Nouvelle-Guinée, l’Australie et la Tasmanie. Ces recherches dégage une proximité génétique entre les Aborigènes, les Austronésiens, les Indonésiens, les Indiens et les Africains. C’est une migration rapide, certes de quelques milliers d’années, qui va plus loin que les îles de la Sonde car, cette fois, des femmes et des hommes ont entrepris d’aller par-delà l’horizon.

 

La voie M prolonge naturellement les expériences des populations d’Homo sapiens acquises le long des côtes d’Afrique du sud et de l’est. Des navigations par cabotage et aussi hauturières puisque des populations d’Homo sapiens atteignent les confins de la Wallacea, étalée entre la Sunda et le Sahul. Arrivés là, et même quand la mer est au plus bas, persiste un bras de mer d’une largeur minimale de 100 km (ligne de Weber). C’est donc au-delà de l’horizon et hors de portée de vue. Or, on ne va pas de l’autre côté de l’horizon d’où se lève le Soleil avec des femmes – et certainement des enfants – poussé par une éruption volcanique ou tout autre facteur naturel !

 

Les préhistoriens recherchent les passages les plus courts entre la Sunda et le Sahul. C’est logique ! Mais si on se met dans la peau des Homo sapiens de l’époque, qui pouvait connaître ce chemin le plus court et comment ? Et nous avons vu à propos des expériences du Nale Tasih 2 et Nale Tash 3 qu’une longue traversée peut être techniquement moins difficile, bien que plus longue,  que celle d’un détroit animé de forts courants. Notre vision actuelle du monde avec des planisphères et des images satellites nous donnent des perceptions inconcevables il y a encore à peine 50 ans. Il y donc plus de 50.000 ans que des Homo sapiens pouvaient s’engager des traversées hauturières, sans savoir ce qui se trouvait derrière l’horizon, avec la capacité d’emporter de l’eau et des réserves, de pécher et de collecter du plancton.

 

Les plus anciennes données archéologiques de l’Australie indiquent une présence des hommes entre 55.000 et 45.000 ans, en référence aux datations des sites et des peintures rupestres de la Terre d’Arnhem  au nord-ouest de l’Australie et les fossiles du lac Mungo et de Kow Swamp au sud-est de l’Australie. Ces dates s’accordent assez bien avec celles de la génétique historique et se corrèlent avec la disparition brutale des marsupiaux géants. Les peuples aborigènes s’entendent sur le vaste Sahul, de la Nouvelle Guinée au Nord à la Tasmanie au sud. Les données actuelles de la génétique plaident pour une seule vague de peuplement originel alors que celles de la paléoanthropologie indiquent des mélange entre des populations ayant des traits plus archaïques et d’autres plus modernes. Quoi qu’il en soit, les plus anciens aborigènes du Sahul ne se sont pas contentés de circuler à pied du nord de la Nouvelle-Guinée au sud de la Tasmanie. Ils ne tardent pas à s’implanter sur les îles voisines plus à l’est de l’Archipel de Bismarck et, plus surprenant,  sur l’île de Buka à 160 km au nord, il y a 28.000 ans! Si l’hypothèse d’une navigation opportuniste s’associe à celle d’un vague unique – mais tout de même avec des femmes et certainement des enfants, les navigations anciennes vers l’est et le nord depuis le Sahul témoignent de réelles volontés et des compétences de navigations côtières et hauturières.

 

Confrontés à ces nouvelles données – et en raison de l’arrogance des occidentaux qui peinent à admettre les savoirs et les techniques plus avancées des autres peuples et bien avant eux -, on recherche des explications matérialistes comme des sécheresses et, pour cette région du monde, un fort volcanisme, dont l’éruption du Toba vers 70.000 ans. Cette date correspondrait aux plus anciennes traces – discutables - d’occupations humaines en Australie. Mais même poussées par des flots de laves et des nuages de cendres, ils savaient déjà naviguer et c’est bien ce que nous disent ces navigations au nord-est du Sahul.

 

Puis la remontée du niveau des mers isola ces grandes régions, amorçant un processus de dérive accentuant les différences génétiques, linguistiques et culturelles entre tous ces peuples austraux. C’est en Nouvelle Guinée que les anthropologues distinguent l’une des plus grandes diversités linguistiques de la Terre avec, il n’y a pas encore si longtemps, plus de 600 langues parlées. Cela s’explique à la fois par l’ancienneté de leur isolement et la géographie très accidentée de cette grande île qui, plus tard, sera un des foyers indépendants des inventions de l’horticulture. Les peuples aborigènes d’Australie et de Tasmanie persévérèrent dans leurs modes de vis de chasseurs-collecteurs. Selon les mythes de ces peuples Aborigènes, c’est « le temps du rêve ». Quels songes les ont poussez si loin vers l’est ?

 

III-4/ Les Amériques par les côtes

 

Des populations poussent vers le nord-est de l’Asie en franchissant des latitudes toujours plus hautes. Certaines s’engagent vers la Corée et arrivent au Japon par le nord. Les premières implantations humaines en terres nippones remontent à 38.000 ans, peut-être 50.000 ans. Comme pour les Canaries, les Aïnous d’Hokkaido conservaient des caractères morphologiques hérités des peuples paléolithiques d’Asie orientale. Plus tard, vers 14.000 ans, la culture Jômon se distingue comme la plus ancienne de la préhistoire pour la fabrication de la poterie. Cependant, et en regard de l’expérience australienne, des archéologues envisagent des incursions en bateau par le sud à Hokkaido et Okinawa, bien que cela soulève quelques controverses, non pas sur cette voie de migration, mais sa date.

 

Pour les Amériques, l’hypothèse classique évoque le passage à pied par le détroit de Béring pendant des périodes glaciaires propices soit vers 60.000, 23.000, 17.000 ou 13.000 ans. Mais si la Béringie est dégagée pendant les épisodes glaciaires, l’eau s’accumule dans d’immenses glaciers ou indlansis qui barrent l’Amérique de Nord. Si la Sibérie et l’Alaska ne sont pas sous l’emprise des glaces, cela n’en fait pas une région hospitalière pour autant. Il faut donc admettre que les populations décidèrent de migrer vers le nord, qu’elles arrivèrent en Alaska et qu’elles s’engagèrent dans un couloir de glace, dit du Labrador,  entre deux immenses calottes de glaces. Quelle volonté ou promesse de terre promise les auraient poussés vers une telle aventure périlleuse ? Et pourquoi aucun autre mammifère, comme les grands tigres de Sibérie très bien adaptés au froid, ne l’ont pas fait comme les mammouths en d’autres temps? Il est clair que le passage à pied par le détroit de Béring se montre très sélectifs pour les espèces capables d’endurer des conditions climatiques rigoureuses et, de ce fait, soulève bien des questions.

 

Dans le cas d’une arrivée récente des premiers hommes en Amérique du Nord entre 16.000 et 13.000 ans, cela ne se corrèle pas très bien avec la possibilité d’un corridor du Labrador entre les grands glaciers des Laurentides et de la cordillère des Rocheuse et encore moins avec les plus anciens sites d’Amérique du Sud. Les sites d’Amérique du Nord les plus connus sont ceux de Blue Fish Cave (25.000 à 17.000 ans) ; Cactus Hill (18.000 ans) ; Meadow Croft (12.500 ans). Au Mexique les traces de pas et un squelette à Cerro Toluquilla et Hueyatlaco (38.000 ans). Pour l’Amérique du Sud : Los Toldos en Argentine (14.600 ans) ; Monte Verde au Chili (30.500 ans) ; Lapa Vermalha au Brésil (35.000 ans). Il y a aussi des sites archéologiques au Venezuela témoignant de chasses organisées au mastodonte, les grottes peintes de Pedra Furada au Brésil datée de 50.000 ans et la Cava de las Manos (la grotte des mains) en Argentine datée de 12.000 ans. Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la préhistoire mais l’histoire récente, les préhistoriens d’Amérique du Nord privilégient les dates récentes tandis que ceux d’Amérique latine penchent pour les plus anciennes … A cause du dogme de l’arrivée récente des premiers amérindiens défendus par les archéologues d’Amérique du Nord, et pour des raisons plus idéologiques que scientifiques, tous les sites préhistoriques donnant des âges anciens sont contestés. A croire qu’ils n’admettent pas d’implantation avant le Mayflower, donc par l’est. Et si cela avait été le cas ?

 

La controverse sur la morphologie du crâne de Kennewick trouvé dans l’état de Washington, daté de 9.000 ans, et certaines interprétations de la facture technique des outils de pierre de la culture dite de Clovis sur la côte ouest d’Amérique du Nord suggèrent une incursion depuis l’Europe. Les caractères anatomiques du crâne évoquent ceux des hommes de Cro-Magnon d’Europe occidentale alors que les outils ressemblent à ceux du Solutréen, l’âge d’or de la taille de la pierre du paléolithique supérieur européen. Une hypothèse très controversée, que ses avocats étayent en arguant de ressemblances linguistiques entre le Basque et l’Algonquin ainsi que quelques facteurs génétiques (haplotype X). D’autres préfèrent envisager un grand mouvement de population d’Homo sapiens depuis l’Europe par le nord de l’Eurasie avant une traversée par le détroit de Béring. Que ce soit par l’ouest ou par l’est, à un moment il faut traverser soit l’Atlantique nord, soit le Pacifique Nord.

 

Mais c’est en Amérique du Sud que ces vieux schémas se trouvent bousculés. On a déjà évoqué Pedra Furada et ses datations très anciennes. Il y a aussi, toujours au Brésil, le squelette de Luzia du site de Lapa Vermelha, nommé ainsi car mis au jour en 1974, l’année de la découverte de Lucy en Ethiopie. A ses côtés, pas moins de 75 crânes humains datés autour de 30.000 ans! Les études et les publications récentes décrivent une morphologie plus proche des Aborigènes ou des Africains. Une traversée depuis l’Afrique de l’Ouest via les Açores et la pointe orientale du Brésil représente moins de 2.000 km. C’est encore beaucoup plus long depuis l’Australie. Mais d’autres éléments troublants proviennent de l’art rupestre. En effet, parmi les plus anciennes peintures de la région de Kimberley en Australie, on voit un bateau avec une grande proue et donc construit pour une navigation en mer. Or, à Lapa Vermelha comme à Pedra Furada figurent aussi, en plein milieu du Mato Grosso, des représentations de bateau ! D’un point de vus stylistiques, les peintures de Pedra Furada évoquent celles des Aborigènes australiens. Quant aux « mains négatives » faites au pochoir sur les parois des grottes, on les retrouve à Bornéo et en Argentine. Ces découvertes sont récentes et pas toutes datées ; mais tout concoure à l’existence passée d’une civilisation de peuples de navigateurs autour des îles de la Sonde, de la Wallacea et du Sahul. Certes, c’est loin des Amériques, mais cela prolonge leur mouvement commencé en Afrique.

 

Plus au sud, des paléoanthropologues soulignent des ressemblances entre les crânes de Monte Verde au Chili et les polynésiens. Dans d’autres sites, les chercheurs  identifient des restes d’animaux, comme de poulet, qui viendraient d’Océanie. Bien que tout cela reste ténu, l’hypothèse canonique d’un peuplement unique depuis l’Asie orientale en passant à pied par le détroit de Béring il y a à peine 13.000 ans reste  la moins étayée. Il semble qu’il faille abandonner  un vaste et unique peuplement venant d’Asie de l’est et qui se serait étendu d’un seul trait jusqu’à la Terre de Feu. Les peuplements des deux Amériques apparaissent bien plus complexes et diversifiés comme le pensaient les premiers observateurs des peuples Amérindiens, à commencer par Charles Darwin et Alexandre Humboldt ainsi que les pères fondateurs de la grande école d’anthropologie américaine.

 

Retour en Amérique du Nord. Des paléo-Amérindiens arrivent plus certainement dès 30.000 ans. Si des études récentes de paléo-génétique reconnaissent une seule grande migration, les paléo-linguistes identifient trois vagues tout en soulignant que ce schéma s’applique à l’Amérique du Nord et se montre plus incertain pour l’Amérique latine. Ici comme ailleurs (Proche-Orient ; Australie ; Chine …), les travaux de la  génétique historique ne s’accordent pas avec les données de l’Archéologie préhistorique. Enfin, et sans minimiser l’immense apport de la génétique historique sur les peuplements préhistoriques, il faut rappeler que l’histoire des gènes ne reproduit que partiellement celle des individus et des peuples. Pour l’heure, ces études attestent d’un peuplement depuis l’Asie orientale avec une diversité génétique qui s’atténue vers le sud.  Le fossile de l’enfant d’Anzick dans le Montana, daté de 13.000 ans, confirme ces affinités à la fois par sa morphologie et son Adn.

 

C’est un mouvement migratoire plutôt rapide et l’hypothèse maritime devient beaucoup plus plausible depuis que l’on connaît l’histoire du peuplement du Sahul. Des navigations depuis la Corée ou le Kamchatka le long de l’arc des aléoutiennes vers la péninsule de l’Alaska à la faveur de l’abaissement du niveau des eaux offrent d’autres voies.  Certaines conduisent en Alaska où des sites archéologiques daté de 10.000 ans indiquent des remontées le long des rivières. Mais, cela ne résout pas le franchissement à pied de la barrière de glace vers le sud. Ils passent donc le long des côtes et profitent des bandes côtières libérées par le retrait des glaciers. Des sites archéologiques des iles de Haida Gwaï (ex îles de la Reine Charlotte) et de On Your Knees Cave sur l’île du Prince de Galles décrivent des implantations de populations avec une économie basée sur les ressources marines. Les traces isotopiques d’un homme de vingt ans daté de 10.300 ans révèlent un régime alimentaire composé principalement de nourritures venues de la mer. Enfin, plus au sud, sur les îles de Channel Island en face de la Californie et jamais reliées à la côte pendant l’ère quaternaire, plusieurs sites mettent en évidence des techniques de pêche au hameçon, des amas de coquillages et des pierres taillés pour la chasse aux mammifères et aux oiseaux marins. Le squelette fossile de l’homme d’Arlington date de 13.500 ans. Cela signifie que les populations contemporaines des cultures dites de Folsom et de Clovis installée sur le continent  avaient pour habitude de monter des expéditions sur ces îles loin de la côte, un lointain souvenir de migrations plus anciennes le long des côtes avec des techniques et des savoirs faires fort anciens comme l’illustre la haute technicité des objets retrouvés. D’ailleurs, les grands pionniers de l’école d’anthropologie américaine envisageaient, au début du siècle dernier, des migrations par bateau (Ales Hrdlicka) comme l’évoque un mythe amérindien du nord relevé par Frans Boas : « Au commencement, il n’avait que de l’eau et de la glace et d’étroites bandes de terre le long des côtes ».

 

L’histoire du peuplement des Amériques se complique en raison d’un ensemble de conceptions dépassées sur les capacités d’innovation, d’adaptation et de migration des populations préhistoriques, notamment par voie maritime. Les arrivées très anciennes des Homo sapiens aux Canaries (et les Açores ?) comme en Australie et au Japon  témoignent de mouvements de populations depuis des dizaines de milliers d’années. La simple navigation par cabotage depuis au moins 50.000 ans –hypothèse minimaliste - a offert de nombreuses opportunités au cours des périodes glaciaires du côté de l’Atlantique Nord comme du Pacifique Nord ; et pourquoi pas sous de basses latitudes comme les Açores et les Caraïbes d’un côté ou venant de la Polynésie de l’autre. En fait, et si l’Amérique du Sud avait été peuplée par Homo sapiens avant l’Amérique du Nord ? C’est le schéma qui se dessine, à moisn d’accepter des dates anciennes autour de 40.000 ans - et contestées- pour les sites de Topper au Texas et de Pendejo en Caroline du Sud. En attendant de prochaines études en génétique, en linguistique, en archéologie et en paléoanthropologie, les migrations des Homo sapiens à pied et, surtout,  l’aide d’embarcations encore inconnues à la fois par cabotage et par navigation hauturières constituent une histoire inédite de l’évolution en général, et de l’évolution humaine en particulier. Depuis l’Afrique il y a 100.000 ans et en allant vers l’est, les populations d’Homo sapiens ont acquis de plus en plus de compétences et d’audaces pour voyager sur les eaux. Jamais une espèce de mammifère – et même d’oiseau ou de reptile-, n’a accompli une telle expansion partout sur la Terre, et en si peu de temps, en croisant presque toutes les latitudes et les longitudes.

 

 

 

 

Conclusion : Homo sapiens, l’espèce au long cours

 

Après les continents et les îles proches des continents, les dernière terres ne pouvant  être atteintes que par navigation hauturière restent les îles d’Océanie et de l’Océan Indien, Madagascar étant une des plus récemment peuplées par des navigateurs austronésiens il y a à peine 2.000 ans. Comment ont-ils fait ?

 

Entre 6.000 et 3.000 ans, la grande expansion des peuples austronésiens depuis l’Insulinde sur l’Océan Indien et la vaste Océanie couvre, selon une estimation grossière, un quart de la surface du globe. Passer de Bornéo à Madagascar comme du sud de la Chine à l’Amérique du sud requière une grande maîtrise de la navigation et divers moyens de se repérer avant l’usage maritime, et non pas l’invention, de la boussole par les Chinois autour de l’an 1.100 de notre ère chrétienne. Les bateaux à balancier et les catamarans sont des embarcations parfois de grande taille, très stables, et pouvant embarquer plusieurs dizaines de personnes. Les connaissances de courants marins, des vents réguliers, des différents types fonds, des mœurs des oiseaux, du mouvement du soleil le jour et de la position des étoiles la nuit fournissent de nombreux indices. Mais quels étaient ces indices pour les premiers navigateurs accostant pour la première fois à Madagascar en venant de l’est ? Le peuplement de l’île de Pâque nous interroge en raison de son isolement qui exige une navigation de plus de 2.500 km. Elle aurait été peuplée que vers 1.200 par des polynésiens, sans exclure des apports austronésiens d’après la linguistique et, selon la tradition orale, des incursions du temps des Incas corroborée par des traditions artistiques. La relation avec l’Amérique du Sud fait l’objet de vives controverses depuis un siècle. L’anthropologue norvégien Thor Heyerdahl réalisa en 1947 une navigation de 101 jours sur un radeau entre le Pérou et les îles Tuamotu pour démontrer la faisabilité d’une telle aventure. Cette expédition a été refaite par son petit-fils Olav Heyerdahl en 2006 sur le Tangoroa, du nom de la divinité de la mer chez les Maoris.  Mais il reste d’autres énigmes à résoudre et l’île de Pâques garde encore ses mystères sous le regard indifférent des grands Moais se perdant sur  l’horizon. 

 

Depuis qu’existent les sciences du lointain passé de l’homme, la Préhistoire et la Paléoanthropologie sont restées contraintes par une idéologie du Progrès qui centre tout sur l’Occident triomphant et dominateur  depuis la Renaissance, renvoyant les autres civilisations et surtout les peuples dits traditionnels à des stades inférieurs d’une histoire universelle dominée par les Européens, ce qu’on appelle l’ « évolutionnisme culturel » (cf. Pascal Picq Nouvelle Histoire de l’Homme Perrin 2005). Par conséquent, on a négligé les capacités d’innovation des autres peuples, que ce soit dans l’histoire et, a fortiori, dans la préhistoire. De ce voyage au fil des déplacements et des expansions de notre espèce Homo sapiens depuis l’Afrique il y a plus de 100.000 ans, se dégage un fait nouveau : une tendance à aller par-delà l’horizon à pied et en bateau, que cet horizon soit une chaîne de montagne, une plaine sans limite ou la mer. Le propos n’est pas de vouloir nier les capacités cognitives des autres espèces d’hommes, comme les Néandertaliens. D’ailleurs, rien d’un point de vue technique et culturel ne supporte une différence significative entre eux et les Homo sapiens avant 100.000 ans. Mais bien avant que notre espèce n’arrivent à s’implanter eu Europe et en Asie occidentale, des populations se trouvent déjà par-delà la Wallacea et, peut-être, en Amérique. Et difficile d’invoquer les mêmes raisons matérialistes en Europe occidentale et en Asie orientale.

 

Cette expansion requière à la fois des changements des représentations du monde, de nouvelles organisations sociales (passage d’un système de bandes à celui de tribus organisées) et une économie qui s’accompagne d’une augmentation démographique. L’idée n’est pas d’invoquer des contraintes environnementales et des poussées démographiques qui amèneraient les Homo sapiens à rechercher d’autres terres, mais d’imaginer une (r)évolution technique, sociale et cognitive. L’émergence de nouvelles techniques de la taille de la pierre, l’emploi de nouvelles matières, la maîtrise des techniques du feu, les capacités de construire des habitats plus complexes et plus concentrés caractérisent le Paléolithique supérieur d’Eurasie. L’antériorité des recherches archéologiques dans ces régions et les meilleures conditions de conservation ont laissé penser que tout avait commencé sous les hautes latitudes, comme pour l’art préhistorique. Or, les plus premiers représentants de ce que nous sommes se dispersent de l’Afrique orientale et l’Afrique Australe. C’est là, à l’extrémité australe de la répartition de la famille des hommes, que se manifestent les plus vielles traces de modes de subsistances associés à l’exploitation des ressources du littoral. Les plus anciennes populations de notre espèce dans leur version moderne innovent dans tous les domaines. Les archéologues identifient des changements dans les techniques de la taille de la pierre et dans la recherche de nouvelles matières premières, de l’usage de colorants, de confections de parures, de bracelets,  de colliers composés de  coquillages marins, pour les vivants comme pour les morts déposés dans des sépultures. Les Homo sapiens inventent des sociétés plus complexes avec de nouvelles connaissances et de nouvelles organisations sociales. Nous ignorons quelles étaient ces nouvelles représentations du monde, mais elles ont portés les Homo sapiens vers de nouveaux mondes et, pour cela, il ne suffit pas de savoir naviguer. 

L’histoire de l’humanité est marquée par quelques périodes de grands changements avec des « grappes » d’innovations qui touchent les connaissances, les modes de communications, les croyances, les arts, les techniques, les matières, les sources d’énergie, les moyens de transport, les échanges,  les gouvernances et les systèmes sociaux (cf. Pascal Picq Annexe dans De Darwin à Lévi-Strauss : l’Homme et la Diversité en Danger Odile Jacob 2013).  La Renaissance européenne en est l’exemple paradigmatique avec la philosophie, les sciences, la Réforme et les « grands voyages ». Cette période se caractérise par une vision ouverte et sans limite du monde, et ce ne sont pas les vents qui ont poussé les caravelles vers les Amériques, mais de nouvelles visions du monde animés par la volonté des hommes. Et il en fut de même, par exemple, pour l’Antiquité et la Révolution industrielle. Antiquité, Renaissance, Révolution industrielle … tout cela est aussi important qu’Euro-centré et récent ; à peine un demi-millénaire. La mondialisation actuelle nous oblige à regarder le monde autrement, à embrasser à nouveau d’autres visions. Et voilà que la Préhistoire d’Homo sapiens nous apprend que la vraie naissance de l’humanité moderne commence au bord de la mer et par les traversées des mers, quelque part au sud de l’équateur et il y a plus de 100.000 ans.

Epilogue. Paul Gaugin approche de la fin de sa vie sur l’île de Hiva Hoa dans des Marquises. Il peint son grand tableau, son testament pictural  intitulé D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? En cette extrême fin du XIXe, la préhistoire commence à peine à répondre à la première question. Les hypothèses sur les origines géographiques de l’homme dérivent pendant un siècle avant de s’arrimer, enfin, sur les terres rouges d’Afrique. Pourquoi ? Parce que la réponse à la deuxième question a toujours semblé trop évidente avant qu’on ne découvre une espèce unique par son origine et par ses diversités, la nôtre. Quant à la dernière question, laissons là aux paléoanthropologues du futur.  En attendant, il semblerait qu’Homo sapiens marche et navigue en quête de ces réponses depuis 100.000 ans, tel Paul Gauguin pendant sa vie itinérante. Le paléoanthropologue ne saura jamais ce qui, dans l’esprit de ces hommes, les a portés par-delà les horizons, comme pour la signification de l’art préhistorique. Cependant, il y a une chose que nous pouvons partager avec nos ancêtres : l’émotion devant une œuvre d’art sur une paroi  et lorsque nous avons vu la mer pour la première fois. Le plus sage est de s’effacer devant le poète qui chante : « La mer, qu’on voit danser le long des golfs clairs, a des reflets d’argent … la mer, bergère d’azur infinie » (Charles Trenet).

____________  

Voir toutes les actualités